Au moment d'intituler cet article, j'avoue mon embarras face à un phénomène musical d'un autre monde.
Est-ce de la K-pop ?
Stricto sensu, oui, K-pop étant l'abréviation de Korean pop music, musique populaire coréenne.
Ce que les jeunes fans de K-pop perdent souvent de vue, c'est donc que la K-pop n'est pas un style musical mais une appellation d'origine.
C'est donc bien de K-pop que je parle dans ce billet.
Car nous sommes bien en Corée, mais l'autre Corée, celle du nord ou République Populaire Démocratique de Corée (RPTC).
A la lecture de cet article qui, sauf évènement exceptionnel à venir, sera le seul consacré à la musique de la Corée du Nord, il faut garder à l'esprit que jusqu'aux 50s la Corée était une seule Corée et que les racines culturelles sont les mêmes.
Ne serait-ce que pour comprendre "l'exception culturelle" que représente la création du plus célèbre groupe de NK-pop : le Moranbong Band (모란봉악단 Moranbong akdan).
Malgré tout le soin porté à la vérification des informations, celles-ci sont portées à votre connaissance avec toutes les réserves nécessaires dès qu'il s'agit de ce pays.
Moranbong Band, atout charme d'une dictature
Dans mon article sur BTS je replaçais l'émergence de la K-pop sud coréenne dans son contexte historico-politique. Pour appréhender ce qui suit, un rappel de l'histoire de la Corée du Nord me parait également indispensable pour comprendre le phénomène Moranbong Band.
La petite histoire d'une grande dictature
En 1910 la péninsule coréenne est annexée par le Japon dans le cadre de sa politique expansionniste. La capitulation du Japon marque officiellement la fin de la Deuxième Guerre mondiale dans le Pacifique.
Roosevelt, Churchill et Staline signent les accords de Yalta en février 1945.
Roosevelt, malade et épuisé, rêve d'un monde nouveau avec une organisation mondiale qui œuvrera pour la paix (la future ONU), tandis que Staline rêve d'étendre l'influence géostratégique de l'URSS. Churchill quant à lui, fait ce qu'il peut pour limiter cette influence.
Si la partition de l'Allemagne en zones d'influence des Alliés, dont les Soviétiques, et les exigences du maître du Kremlin sur les pays de l'est libérés par l'Armée Rouge passent mal aux yeux du Britannique, il n'en mange pas moins son chapeau pour ne pas être écarté des négociations à venir sur l'Asie de l'Est.
Il aurait tout aussi bien pu avaler son cigare avec !
Le "mauvais" sort de la Corée
En effet, le sort de l'Extrême Orient et de la péninsule coréenne se jouera lors d'un entretien privé entre Roosevelt et Staline sans que Churchill en soit seulement informé, même s'il est associé lors de la rédaction desdits accords.
Roosevelt accepte une clause imposée par Staline : la reconnaissance de l'entrée en guerre de l'URSS contre le Japon, officiellement le 8 août 1945, soit deux jours après le largage de la bombe atomique sur Hiroshima et un jour avant celle de Nagasaki.
Même si pas un soldat soviétique n'a posé une ranger sur le sol nipponn, cette clause sert de prétexte à Staline pour faire valoir et accepter ses prétentions dont les conséquences se font sentir de nos jours.
La péninsule coréenne connait le sort de l'Allemagne, en partie : le nord de la Corée entre sous la bienveillante influence du "Petit Père des Peuples" tandis qu'au sud, sous l'influence de l'Oncle Sam et de ses dollars, c'est un système capitaliste qui se met en place. Les tentatives américaines de parvenir à une réunification de la Corée échouent et en 1948 deux gouvernements distincts sont mis en place.
Kim Il-sung est le premier président de la Corée du Nord. Il tentera de réunifier la Corée en lançant ses troupes sur son voisin du sud mais malgré le soutien de l'URSS, la guerre de Corée (1950 à 1953) se solde par un drôle d'armistice, un cessez le feu qui conduit à la création d'une zone "démilitarisée" entre les deux Corée, zone où se masse un million de soldats.
De traité de paix, toujours pas et sous l'éclairage des derniers évènements, ce n'est pas près d'arriver.
Deux Corée, deux cultures
Sous l'œil bienveillant de Staline, Kim Il-sung met en place un régime autocratique qui, après la dislocation de l'URSS et les catastrophes plus ou moins naturelles (climat et famine organisée) que connait le pays, ne fera que se durcir.
Proclamé "président éternel" à sa mort, c'est son fils Kim Jong Il puis son petit fils Kim Jong Un qui tiennent les rênes du pays d'une main de fer où le culte de la personnalité est l'opium du peuple.
Leur priorité est un renforcement militaire poussé à l'extrême, quitte à mettre en danger l'économie et la vie des Nord-Coréens, l'essentiel du budget étant consacré à la Défense (l'Attaque ?). Question armement, la Corée du sud n'est pas en reste.
La culture au service de la politique (soft power)
Ne soyons ni naïfs ni candides en appliquant notre vision manichéiste du monde, en oubliant que Corée du nord et Corée du sud ont un socle commun : le collectif prime sur l'individu.
Dans l'article pré-cité, j'expliquais que la K-pop sud coréenne qui fait tant fantasmer la jeunesse occidentale n'est à la base rien d'autre qu'un instrument politique visant à calmer une jeunesse sud-coréenne revendicatrice et remuante.
L'ouverture du pays sur le monde occidental a fait le reste, politiquement mais aussi économiquement parlant, générant une entrée de devises impressionnante (chiffres dans l'article sur BTS).
"Ouverture" de la Corée du nord ?
Depuis le début de son histoire, la Corée du nord a au contraire verrouillé le pays dans un isolationnisme économique et culturel qui ferait passer les régimes russes ou chinois pour des gouvernements permissifs. Ce n'est pas la mise au ban des Nations qui arrange les choses.
Mais le monde bouge et les nouvelles technologies de communication ouvrent quelques brèches dans le dôme de fer qui recouvre le pays. Brèches vite colmatées et qui ont fort peu de chance de réveiller une masse zombifiée, mais quand même...
Moranbong Band, une révolution pop ?
Quand on est à la fois "Président éternel", "Guide Suprême", "Génies des génies des sciences militaires" et rien moins que "Grand Soleil du XXIème siècle", il convient de penser à tout, surtout quand il s'agit de son image... et accessoirement de politique extérieure.
Kim Jong Un qui a fait ses études en Suisse et qui apprécie le confort du mode de vie à l'occidentale en est cependant un des plus ardents pourfendeurs avec son nouvel ami Poutine.
Pourtant, en 2012, il initie une petite révolution culturelle.
Kim Jong Un, agent artistique et imprésario
Au début des années 2010 le régime de Pyongyang constate certains frémissements dans la société nord-coréenne : les femmes des couches modestes coupent leur cheveux, la jeunesse et notamment les étudiants montrent de plus en plus d'intérêt pour la culture occidentale en regardant leur voisins sud-coréens.
Les autorités comprennent que ce frémissent pourrait devenir un tsunami s'il n'était pas rapidement contenu.
Le Grand Soleil du XXIème siècle, attentif aux besoins de son peuple, va lui-même répondre à cette attente en formant le premier et plus "célèbre" girls band du pays : Le Moranbong Band.
On peut s'étonner qu'un chef d'état s'occupe personnellement de ce type de problème.
En réalité il ne fait qu'exploiter une des perversion du régime, mise en place par son père Kim Jong Il et dont lui-même aurait profité dans son adolescence : le chaste pouvoir nord coréen exploite un vivier de femmes triées sur le volet en fonction de leurs "qualités". Si on en croit les témoignages de dissidents, les plus belles servent au plaisir, les autres seront exploitées en fonction de leurs talents, artistiques et culturels, exhibées lors de rencontres internationales par exemple.
Ces jeunes artistes seront formées et diplômées de l' ’Université de musique Kim Won Gyun à Pyongyang.
Moranbong Band : un outil du pouvoir
Dans un pays où les manifestations publiques ressemblent à un théâtre de marionnettes de bois, les prestations scéniques du Moranbong Band sont effectivement... révolutionnaires.
Dans ce pays, le plus verrouillé du monde, leur look et leur musique sont résolument tournées vers l'occident, surtout les deux premières années. Mini robes très au-dessus du genoux, talons hauts et cheveux courts non "coiffés" sont en totale rupture avec la rigueur coréenne.
Quant aux chorégraphies, les déhanchés pourtant bien sages par rapport au twerk occidental, ils sont immoraux pour le pays ¿
Composé à l'origine d'un vivier d'une vingtaine de chanteuses (mais dont les effectifs varient d'un concert à l'autre), musiciennes et danseuses, le Moranbang Band reprend des succès de la musique anglo-saxonne, des chansons de Walt Disney (Kim Jung Un en raffole !) à du metal ou cyber punk en passant par des tubes de la pop. Révolutionnaire !
Certes... Mais le Moranbang Band ne rompt pas pour autant avec la tradition propagandiste coréenne comme en témoigne le titre suivant Étudions.
Bien entendu tout le succès est attribué au maître de Pyongyang.
Les media locaux l'encensent (z'ont pas le choix !) mais ce que vise Kim Jong Un c'est une reconnaissance internationale en envoyant une vision un peu plus flatteuse de son pays, mis au ban des nations.
Une [petite] ouverture sur l'occident
Quand on entre dans un monde parallèle, difficile de trouver des repères fiables
Bien que les dates de mise en ligne des clips proposés ici ne correspondent pas forcément à celles des prestations, elles restent révélatrices de l'évolution du groupe.
En 2014 le Hollywood Reporter, tout en saluant cette apparente modernité, pose LA question qui trouvera très vite sa réponse, si elle ne l'a pas déjà trouvée à la date de mise en ligne de son article.
Le Moranbong Band semble avoir touché une corde plus sensible, tant auprès du régime qu'il promeut - et qui le promeut inlassablement - que du public qui l'écoute.
Mais dans un pays où toutes les formes d'art servent des fins politiques, que se cache-t-il exactement derrière cette révolution pop ?
Kim, qui a passé une partie de son enfance en Europe, aurait-il une ouverture prometteuse à la culture occidentale ? Ou bien s'agit-il d'une énième reconversion de la vieille garde, en paillettes cette fois ?
Il aurait suffit au Hollywood Reporter de remonter dans le temps grâce à Youtube, comme l'a fait votre servante, pour comprendre qu'il s'agit bien "d'une énième reconversion de la vieille garde" et qui s'adresse avant tout à l'étranger.
En même temps que la formation est montrée sur les réseaux sociaux (Youtube, Deezer, Bandcamp...), le "naturel" du régime revient au galop tandis que King Jong Un raffermit son autorité sans partage, jusqu'à faire exécuter son oncle. Purges, extension des camps de "travail", exécutions parfois publiques, le moindre frémissement de contestation réelle ou supposée est sévèrement réprimé.
Au fur et à mesure que se resserre la poigne de Kim Jung Un, le look du Moranbong Band évolue lui aussi.
Même si la jupe reste courte, elle a quand même rallongé. Les tenues se sont "remilitarisées" et désormais les cheveux sont couverts.
Même si pour des représentations exceptionnelles la tenue de soirée est exhibée, plus sexy, le changement de braquet est évident.
Le répertoire est lui aussi recadré : les chants à la gloire du régime et de son leader reviennent en force et, même si certains titres pop étrangers sont inclus au répertoire, ils servent de support à la propagande guerrière comme le montrent les deux clips qui vont suivre.
Ainsi lors de ce concert, probablement en 2016, le changement est patent. A noter un fait rarissime, la présence de Ri Sol-ju, épouse de Fat Kim depuis 2012.
Soft power, oui, mais pas longtemps
Dans l'histoire des peuples, les échanges culturels ont de tout temps participé à la diplomatie et à la géo-politique.
Même dans des régimes post staliniens (teintés dictature), cet aspect n'a jamais été négligé comme dans l'ex URSS par exemple, avec des artistes tels qu'Alla Pougatcheva ou les iconiqiues Chœurs de l'Armée Rouge.
Pas question pour Kim Jung Un d'ouvrir son pays (des fois que tout le monde se barre ?) mais le dictateur est conscient qu'il lui faut redorer son image internationale.
Celles que la presse baptise "les Spice Girls de Corée" franchiront les frontières pour se produire en Chine notamment.
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Le Moranbong Band à Pékin |
A l'automne 2015 le Moranbong Band est envoyé en Chine pour, comme l'écrit l'agence de presse nord-coréenne KCNA
[...] aider à approfondir l'amitié et stimuler les échanges culturels et artistiques entre les peuples des deux pays,
La série de concerts annoncée débute dans les régions proches de la frontière, passe par Benjing et doit se terminer à Pékin. C'est un petit évènement pour les media mondiaux, diplomatiques ou musicaux, d'autant que tout le monde s'interrogeait sur la disparition du groupe à la fin du printemps de la même année. craignant même que la formation ait été liquidée..
Sauf que pour ce qui est d'"approfondir l'amitié", ça ne va pas se passer comme prévu !
Pékin, en toute "amitié", fait part de son vif mécontentement (en Chine, c'est un euphémisme) quant aux essais nucléaires lancés par Kim Jung Un.
Celui-ci rappelle ses "Spice Girls" tandis que les autorités pékinoises font démonter la scène en catimini.
Plus inimaginable est le rapprochement avec les voisins du Sud à l'occasion des Jeux Olympiques de Séoul !
Les organisateurs sud-coréens sont d'accord sur le principe de la présence d'une délégation nord-coréenne et peut-être même d'un défilé sous bannière commune. La pilule ne passe pas vraiment auprès des sud-coréens qui le disent dans la rue
Si a priori la présence de l'orchestre Samjiyon, constitué pour l'occasion semble acté, un autre projet est sur la table qui met le monde de la K-pop en émoi : la présence du Moranbong Band.
Pour concrétiser ce rapprochement, Kim Jung Un délègue son atout charme, Hyon Song Wol, leader du groupe et probablement ex petite amie du dictateur.
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Source ABCNews |
Venue pour inspecter les conditions d'accueil de son pays, sa présence bien qu'elle éclipse celle des autres membres de sa délégation ne suffira pas à réchauffer durablement les relations des deux Corées.
Mais en 2018 Donald Trump, "l'homme qui murmure à l'oreille des dictateurs" caresse le "Génies des génies des sciences militaires" dans le sens du poil pour lui faire abandonner les essais nucléaires et ceux des missiles balistiques et la Corée du Sud y croit.
Si une rumeur évoquait une prestation commune entre le Moranbong et des stars de la SK-pop, ça ne restera qu'une rumeur.
Le soft power c'est hard en Corée du Nord !
Qu'est devenu le Moranbong Band ? Mystère et boule de gomme !
Je ne trouve plus rien à partir de l'annulation de la tournée chinoise et si le Moranbong Band alimente encore sa chaîne Youtube, les dates de publication ne correspondent pas à celles des évènements présentés.
Un autre groupe aurait été formé mais cette fois dans une orthodoxie parfaitement compatible avec la doctrine du Président éternel.
En attendant de se balancer des missiles sur la gueule, désormais de part et d'autre de la zone "démilitarisée" on se balance des décibels à plein volume, chants patriotiques contre K-pop décadente.
Pendant ces dernières années, des agents NK veillent à ce que les supports musicaux de musique susceptibles de porter atteinte à l'unité du peuple soient brûlés... le bâtiment avec !
Je vous laisse découvrir 15 minutes d'un concert de 2013 avec des reprises de chansons du monde (y compris russe et biélorusse).
(Regardez le visage des spectateurs... Et dire que ce sont les plus heureux du pays !)
Hello
RépondreSupprimergrand merci de cette superbe decouverte
pour redorer le blason de ce nord dangereux il n'y pas mieux que la musique
ah ah ah
je me demande si la chanson reprise ''I Want To Break Free'' n'est pas subliminale
LOL
Bonjour le Gaulois
RépondreSupprimer"Superbe découverte" ? Je n'irai pas jusque là !
Loin de moi l'idée de redorer le blason de cette dictature parmi les plus dures du monde !
D'autant que pendant mes semaines de recherche, j'ai plongé dans un univers inimaginable !
Après certains articles, je me sens en colère ou scandalisée et là, je me suis sentie sale. Difficile à expliquer...
Quant au titre de Queen, ce n'est plus subliminal, c'est carrément de la dissociation cognitive 🤪
Coucou ma tite Pixelie,
RépondreSupprimerComme lecture de chevet, j'avoue être toute retournée par ton récit si dur.
Que de malheur et de chose triste 😥.
Mais en même temps tu as su remettre en mémoire,
ce que d'autres feraient bien de lire..
Très intéressant ton billet,
Et bravo pour tes recherches très instructives..
Bonne journée,
Bizouillettes amicales d'Marinette 🌹
Ohé CapTain !
SupprimerComme tu l'as vu ou verras en remontant dans le temps du blog, j'évoque souvent le corollaire entre situation politico-économico-historique et Culture, ici la musique.
Je dis souvent que certaines chansons sont des jalons historiques et si on ne prend pas en compte leur petite ou grande histoire, le sens nous en échappe complètement.
Et puis... j'adore chercher la petite bête ! 😉
Bisous to You
Hello Pix.
RépondreSupprimerJe connaissais la Corée du Nord pour petre une dictature très féroce.
Mais, j'aime tes explications et on comprend bien ce qui est arrivé dans ce pays partagé en deux.
Bien surprise par tes deux premières vidéos.
La première, le joie, le bonheur pratiquement,
La seconde, le tristesse avec ces uniformes, cette rigueur.
On dirait un choc de génération.
C'est une dictature très forte avec un pays fermé.
Chalut ma belle.
Bisouiiis ♥ Aimée
Hello Aimée²
SupprimerDans mes recherches, j'ai visionné des témoignages de dissidents pour tenter de comprendre l'essence de ce régime et, comme je le dit à Astérix, je me suis sentie sale. Et très ignorante car, par media interposés, nous nous focalisons sur certains pays en oubliant l'extrême cruauté d'autres régimes comme celui-ci.
Pour te donner une idée, c'est un mélange entre ce que firent les nazis en Ukraine et le régime des Khmers Rouges de notre jeunesse.
Ce qui me surprend et me surprendra toujours c'est la docilité incroyable des masses.
Tu parles de joie et de bonheur... Je pense que les NCoréens ont eux aussi espérer un assouplissement du régime avec la création de ce girls band. Erreur ! C'est un agent actif du lavage de cerveaux !
Bisouiiiis à toi aussi :)